L'Univers Fantasmagorique d'Andreas

Autrefois, les critiques disaient aux lecteurs d'aller jusqu'au "fond" du récit pour en trouver le sens profond; comme si un texte pouvait être un objet transparent dont on pouvait "tirer" un sens réduit dans une acceptation "globalisante ". Selon nous, un tel texte, trop vite épuisé, ne pourrait plus être qu'un récit inerte, dénué de tout intérêt. Rapidement lu, le texte est alors rangé dans la belle bibliothèque-gardienne-de-savoir semblable à un sanctuaire richement paré. Et pourtant, n'est-ce pas ce que nous faisons la plupart du temps avec nos bandes dessinées? Soyons honnête, combien n'en avons-nous pas rangé après la première lecture, certains d'y revenir un jour mais oubliant aussitôt nos belles promesses. Mais rassurez-vous, certaines bandes dessinées, comme celles d'Andréas, réservent parfois des surprises.

Cet auteur d'origine allemande se fait à la fois dessinateur et scénariste et s'il a déjà maintes fois prouvé la qualité de son art graphique, c'est en tant que scénariste qu'il excelle. Andréas aime dérouter le lecteur, il se base sur les a priori de celui-ci afin de mieux le déstabiliser. En outre, il tisse ses récits à l'aide de plusieurs trames narratives qu'il développe parallèlement et finit par regrouper dans une fusion des plus étonnantes.
Les récits fantastiques d'Andréas, il faut l'avouer, sont complexes et paraissent, à la première lecture, assez hermétiques. C'est ce qui lui voue un public particulier, certainement plus restreint que celui des bandes dessinées dites de consommation, mais inexorablement fidèle. Et pourtant, Andréas souhaite que ses récits soient compris. Ainsi, il confiait lors d'une interview pour le magazine Rêve-en-Bulles (janvier 1996, p. 10). "Je cherche toujours la logique dans le paradoxe. Les impossibilités dans le scénario sont une faiblesse et une malhonnêteté vis-à-vis du lecteur. J'exige que les lecteurs se cassent la tête avec mes histoires. La logique de mon travail est difficile à trouver, mais elle existe..."

Bref, "Il n'est pas de lectures paresseuses d'Andréas, il n'en est pas de nonchalantes." "Lire Andréas, c'est assister à une exploration de plus en plus raffinée des potentialités expressives de ce médium particulier qu'est la bande dessinée." (Lacroix et Sohet, Andréas, Une monographie, Mosquito, 1997, p. 8).

Quant au graphisme, l'auteur se démarque de ses contemporains d'abord par la qualité de son découpage. Cases éclatées, répétées, enchevêtrées, lecture horizontale, verticale (Exemple, Arq, tome 1, p. 5), mélange du noir et blanc et de la couleur pour différencier les narrations, tout cela fait partie du monde d'Andréas. De plus, ne perdant jamais de vue les particularités du neuvième art, il tient compte de la double page offerte au regard du lecteur et évite de disposer les scènes spectaculaires sur les pages de droites. Le dessin, de son côté, même s'il peut être très précis comme celui des CromwelI Stone, est avant tout au service de l'histoire. Il n'empêche qu'Andréas aime dessiner. C'est pourquoi, il varie les techniques (Exemple, Dérives) et recherche constamment un dessin plus épuré.


Ses premiers albums sont marqués par l'influence de Lovecraft et de Wrightson mais l'auteur ne tardera pas à s'en détacher pour acquérir un style plus personnel imprégné malgré tout d'un aura américain. La série Rork et les Cromwell Stone font partie des albums de jeunesse. Rork est l'histoire d'un être fantastique qui se meut dans un monde normal et dont les aventures se concluent en une apothéose finale. Ecrit pour le journal Tintin, cette série a été composée en diverses étapes. Tout d'abord, Andréas a dessiné de courtes histoires formant un tout pour chaque parution dans le journal. Cependant, les responsables de la revue lui ont suggéré par la suite de créer un récit de 48 pages et finalement de réaliser une histoire qui se tienne tout au long des albums.

Ces différentes contraintes expliquent, par conséquent, l'enchaînement particulier des premières séquences réunies par la suite en albums chez Le Lombard.

La plus ancienne et la plus forte émotion de l'humanité est la peur..." (H.P. Lovecraft), c'est par cette phrase qu'Andréas guide le lecteur vers le monde des Cromwell Stone œuvres à mi-chemin entre le fantastique et la science-fiction (Cromwell Stone et Retour de Cromwell Stone, Edition Delcourt, 1990, 1994). Le point de départ du premier album est une date et un lieu de réunion, commémorant le sauvetage de capitaines et d'officiers d'un bateau appelé le Leviticus. Mais chaque année un membre du groupe disparaît et, des douze rescapés, il ne reste à présent que deux hommes, le détenteur d'une clé mystérieuse et Cromwell Stone. Ce dernier raconte les événements étranges qui se sont passés dernièrement, il finit d'ailleurs par y reconnaître bel et bien une rencontre avec un monde différent "...car nous sommes de minuscules créatures dans un univers ni bienveillant ni malveillant...il est simplement énorme et n'a pas conscience de nous, sauf en tant que maillon de la chaîne de vie." (Harlan Ellison, cité dans le Retour de Cromwell Stone). Les Cromwell Stone sont emplis d'une ambiance inquiétante, incertaine, où les personnages se débattent contre une force, une "énergie intelligente" bien plus puissante qu'eux. Quant au dessin en noir et blanc, composé des hachures minutieusement travaillées à la plume, il dévoile la qualité graphique hors pair dont l'auteur peut faire preuve. Remarquons néanmoins une différence entre les deux albums : le Retour de Cromwell Stone est beaucoup plus détaillé, comme si le procédé technique du premier album avait été poussé jusqu'à son paroxysme. En ce sens, le premier Cromwell était plus simple et plus spontané que le second, c'est pour cette raison qu'il a la préférence de l'auteur. Ces deux albums qui formaient déjà un tout seront suivis d'un troisième à paraître cette année. Le scénario de ce dernier remettra en question les données du premier récit. Le dessin, de son côté, constituera une synthèse des albums précédents reprenant les qualités de l'un et l'autre.

 

 
 
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